Le champ du possible

Un blog d’humeurs jardinières

Auteur : Christine Page 1 of 3

Terre des femmes

A quelques jours de la grève des femmes suisses, il me semble opportun de parler un peu du rôle des femmes dans la production alimentaire de proximité. Dans nos contrées, il y a  encore quelques dizaines d’années, pas de maison de village, de ferme sans son jardin potager. Je me souviens de celui de ma grand-mère, tiré au cordeau, bordé de fleurs annuelles, qui assurait les légumes pour toute l’année. Je la revois biner, sarcler, faire la chasse aux limaces qu’elle lançait d’un geste alerte dans le poulailler. Les poules faisaient alors office de compost. Produire et conserver, était indispensable à l’équilibre économique familial. Bocaux de fruits et légumes stérilisés, bouteilles de sauce tomates, confitures,  remplissaient les étagères à la cave, avec les pommes et les pommes de terre de conservation. J’adorais cette odeur terreuse de cave… perspective de festins dominicaux sains et roboratifs! L’arrivée du grand congélateur-bahut au début des années 70, installé dans cette même cave, a été une sorte de rite de passage vers la modernité!

Aujourd’hui encore, le potager près de la ferme est, en général, géré par les femmes, qui maintenant, chose réjouissante, abandonnent les produits phytosanitaires et se mettent aussi à la permaculture. D’ailleurs, en Suisse, un tiers des personnes actives dans l’agriculture sont des femmes. Donc, hommage à elles!

Mais c’est dans les pays les plus vulnérables de la planète, que le rôle des femmes dans la production alimentaire de proximité est à souligner. Que se soit en Afrique ou en Amérique latine, la captation des terres par l’urbanisation galopante, l’insécurité économique, la diminution des ressources naturelles, la crise climatique sont des facteurs de développement de toutes sortes de projets au centre desquels se trouvent les femmes. Proposer des circuits courts, produire sa propre alimentation, acquérir des revenus complémentaires par la vente locale des produits, s’entraider  et se co-former entre femmes sont autant de  raisons du développement du maraîchage de proximité. Un maraîchage la plupart du temps biologique, consommant peu de terrain, grâce à l’utilisation optimale de petites parcelles marginales, souvent de manière collective. Parfois une petite activité associée de transformation de produit permet de régulariser les flux économiques sur l’année

Toutes sortes de pratiques et de projets adaptés aux contextes locaux, souvent innovants  sur le plan technique et social, favorisent la résilience  et l’autonomisation des femmes  dans des sociétés de plus en plus déstructurées par les crises politiques, environnementales, sanitaires et sociales.

Deux exemples en passant: sur des parcelles de 25m carrés, des femmes éthiopiennes séropositives cultivent fruits et légumes, ce qui leur donnent à la fois une meilleure santé pour elles et leurs enfants, et aussi leur permettent de retrouver une place sociale (c’est un projet accompagné par l’USAID).

A Nairobi, au Kenya, dans les zones très denses en population, il n’y a même pas la place de cultiver de tous petits lopins de terre, les femmes ont donc imaginé le potager en sac. Des sacs en plastique tissé, remplis de terre, avec, au centre des pierres pour réguler l’humidité, troués sur les côtés, permettent de produire des légumes devant la maison ou dans la cour. 

Micro-entrepreuneuriat, travail communautaire, pratiques agricoles ancestrales ou franchement novatrices, c’est comme ça que les femmes nourrissent le monde.

Le désir de Toichi Itoh

De lui, on ne sait rien ou presque rien. L’homme a été effacé, il a cependant donné son nom à un hybride de pivoines connu de tous les amateurs.

Alors, j’imagine la scène en noir et blanc; seules les couleurs des pivoines de sa serre émergent: jaune pâle, rose clair, blanc pur. On est dans les années quarante, Toichi Itoh est peut-être ouvrier dans une entreprise de Tokyo ou bien agent d’assurances, mais son amour, ce sont les fleurs, sa passion, les pivoines qu’il cultive dans son jardin de banlieue. A chaque moment de liberté, il leur consacre tous ses efforts: ce qu’il désire le plus, Toichi, c’est célébrer le mariage des deux espèces de pivoines, les herbacées et les arbustives pour obtenir le meilleur des deux. Il ne se souvient même plus comment est née cette idée, botaniquement impossible… Alors, il essaye de polliniser au pinceau, de créer des boutures, des greffons. Sa femme l’appelle pour le repas, il n’entend pas, Toichi: il a une mission.

Un document dit qu’il a effectué 20’000 croisements ratés. Toichi Itoh a sûrement connu des moments de découragement, voulu tout arrêter et cultiver des roses, mais en 1948 cependant, la réussite est au rendez-vous: le premier cultivar intersectionnel est né d’une plante herbacée à fleurs blanches (P. lactifolia ‘Kakaden’) et du pollen provenant d’une plante ligneuse à fleurs jaunes (P. x lemoinei). Madame Itoh a servi le saké!

Seulement voilà, Toichi Itoh est mort en 1956, le drame est qu’il n’a jamais vu sa pivoine fleurir, ce qui est s’est produit en 1964 ! Madame Itoh a laissé les pivoines là ou elles étaient, dans la serre. L’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais, heureusement, un comptable américain à la retraite, Louis Smirnow, en a eu connaissance. En 1966, il a rendu visite à la veuve de Toichi Itoh et a sécurisé six plantes.

Smirnow, un autre cinglé de pivoines arbustives, s’y est intéressé dès 1931, lorsque sa femme et lui-même achetèrent leur première maison avec jardin. Sa passion pour la plante grandit et il finit par ouvrir une pépinière par correspondance spécialisée dans les pivoines arbustives. Pour trouver ces rares pivoines, il a parcouru le monde à leur recherche, persuadant même les Chinois de le laisser entrer dans le pays en 1979, environ cinq ans avant que la plupart des Occidentaux ne soient autorisés à passer la frontière. En 1974, il a enregistré quatre hybrides issu de la serre de Toichi Itoh, sous le nom d’Itoh Smirnow, en les baptisant «couronne jaune», «rêve jaune», «empereur jaune» et «ciel jaune». Une décennie plus tard, des obtenteurs américains ont commencé à introduire leurs propres hybrides intersectionnels. A l’époque, ces hybrides ne pouvaient être multipliés que par division, et coûtaient entre 300 et 1 000 dollars. Aujourd’hui, la technologie permet de produire en masse les pivoines Itoh en culture tissulaire.

La passion des pivoines ne date pas d’aujourd’hui et Toichi Itoh et Louis Smirnow n’étaient pas les seuls à en être saisi: En Chine, où elle était cultivée depuis le VIIIe siècle, la pivoine, en particulier la rouge, était considérée comme la reine des fleurs. Ses formes généreuses, ses floraisons voluptueuses exprimaient l’abondance. Les Grecs, quant à eux, lui attribuaient des pouvoirs magiques et la capacité à repousser les esprits mauvais. Son nom, Paeonia, lui vient d’ailleurs de Paeon, médecin des dieux de la mythologie grecque qui, selon Homère, l’utilisa en baume pour guérir Pluton de la blessure à l’épaule infligée par une flèche d’Hercule.

La pivoine herbacée se trouve à l’état endémique sur tout l’hémisphère nord, tandis que l’arbustive vient de Chine et des contreforts de l’Himalaya. Un peu oubliée dans les jardins de nos grands-mères, la pivoine refait surface depuis une cinquantaine d’années avec de nombreux cultivars de couleurs et formes variées. Il est encore possible de trouver la pivoine des paysans dite P. officinalis, parmi des centaines, voire des milliers de cultivars, dans certaines jardineries spécialisées. Pour s’y retrouver, on peut repérer 6 formes de fleur (simple, japonaise, semi-double, à collerette, en oeillet ou très double). On dit que la plante survivra facilement à son propriétaire, puisque elle peut vivre 100 ans et plus, si elle se trouve confortablement installée dans un terrain bien drainé, exposé soleil ou mi-ombre.

La beauté des pivoines vient de leurs couleurs délicates ou franchement vives et aussi, bien sûr, de leur éphémère mais grandiloquente floraison fin avril -mai. Les peintres aussi, l’ont célébrée et fixée sur la toile, notamment Renoir, Gauguin, Pissaro, Boudin. Le jardinier, lui, scrutera avec envie et impatience le développement des boutons et se désolera de la méchante pluie de début mai qui alourdira les boutons floraux déjà épanouis.

Moi je préfère les admirer au jardin. Mais, pour en conserver un peu de la splendeur et faire des bouquets qui durent « longtemps », il faut cueillir les fleurs juste au début de la floraison, puis les mettre au frais, sans eau pendant 24 heures. Coupez ensuite en biais 1-2 centimètres de tige et placez les pivoines dans un vase rempli d’eau tiède, les feuilles ne doivent pas toucher l’eau. Renouvelez la coupe et l’eau tous les jours et placer le bouquet hors de la lumière du soleil.

Et n’oubliez pas une petite pensée pour le modeste Toichi Itoh, si vous avez la chance de posséder un hybride dans votre jardin !

Je pousse donc je suis…

…Mais qui le sait ? Les plantes aussi sont, n’en déplaise à René Descartes. Qu’est-ce qu’une chose qui pense ? Selon Descartes, c’est une chose qui doute, qui entend, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas , qui imagine aussi, et qui sent. On peut aisément dire que les plantes ne doutent pas ou n’affirment pas, mais peut-on alors dire qu’elle ne sont pas ? La nature d’être est-elle seulement liées à ces critères ? Il me semble que la sensibilité à la douleur est une caractéristique primordiale de l’être qui pourrait nous éclairer dans notre relation à la nature, ou plus précisément au vivant.

Aujourd’hui, de nombreuses études scientifiques nous révèlent la vie intérieure des plantes. On y apprend, ce que notre intuition nous susurrait, à savoir que les arbres sont solidaires, qu’ils communiquent entre eux via un world wild web situé dans la rhyzosphère (le réseau des filaments de racines de champignons, pour faire simple), qu’ils s’adaptent aux agressions extérieures en changeant la composition de leur feuillage en quelques heures. Et bien sûr, les plantes se portent mieux quand nous leur foutons la paix. Est-ce nécessaire de savoir-penser cela, pour mieux les aimer et les respecter?

Par quel bout renouer le lien qui nous unit au vivant avant que nous l’ayons complètement perdu? L’historien Yuval Noah Harari, dans son brillant « Sapiens », décrit comment la naissance de l’agriculture a fait d’homo sapiens l’espèce la plus prospère et la plus destructrice que la planète ait porté. Le chasseur-cueilleur n’avait pas l’outrecuidance de se croire supérieur à l’animal chassé et ne percevait pas son impact sur le système écologique (il risquait aussi de se faire embrocher par un rhinocéros…). Voilà en gros 12’000 ans, la naissance de l’agriculture, crée un homme nouveau: le cultivateur, inscrit dans un mythologie de domination, de domestication des animaux et des plantes, devient capable de réduire au silence le peuple végétal et animal.

Aujourd’hui, le résultat est là: nous en sommes à la 6ème extinction, la seule provoquée par l’humain. Selon le récent rapport sur la biodiversité mondiale, les trois quarts de l’environnement terrestre et environ les deux tiers du milieu marin ont été significativement altérés par homo sapiens. Au delà de la flore et de la faune sauvage, même les espèces végétales cultivées ont été réduites de 90% en 100 ans. En moyenne, ces tendances ont été moins graves ou évitées dans les zones qui appartiennent à/ou sont gérées par des peuples autochtones et des communautés locales. Cet élément donne un triste crédit à la thèse d’Harari sur les chasseurs-cueilleurs et les cultivateurs. Dès lors, pouvons-nous sortir de notre anthropocentrisme suicidaire? Pouvons-nous encore et désirons-nous nous ré-ensauvager un peu ? Il ne s’agit pas là de romantisme rousseauiste, mais d’une question de survie!

Pour pouvoir re-trouver la conscience que nous sommes la nature, des vivants dans le vivant, il faut, selon les écopsychologues, passer par les étapes du travail de deuil:

  • le déni: pas de doute, les climatosceptiques font bien leur boulot!
  • la colère: les jeunes qui manifestent ces temps, les écologistes, les activistes…
  • le marchandage: la technologie va nous sauver de la catastrophe, (les crédits carbones, la captation du Co2, les voitures électriques, par exemple)
  • la dépression: l’étape encore à venir pour la plupart d’entre nous tant nous ne sommes pas prêts à faire le deuil du monde tel que le connaissons, d’autant plus difficile à envisager que cette mort arrive à petit pas, presque silencieusement pour ceux qui ont (encore) les oreilles bouchées
  • Et enfin, la renaissance, le réengagement dans un nouveau monde, dans un nouveau récit du vivant encore in-envisageable, c’est à dire qui n’a pas encore de visage.

Intéressant, non ? la route est encore longue pour faire cohabiter dans l’harmonie « penser donc être », « être donc penser », et « être donc être ».


Du train au jardin…

Les voies ferrées curieusement ont un lien étroit avec les jardins. Je pense d’abord aux nombreuses parcelles cédées ou louées par la SNCF à ses employées. Créée en 1942, le Jardinot, d’abord réservé aux cheminots et depuis 2005 ouverte à tous, est l’association la plus importante en nombre de jardins familiaux ou jardins ouvriers. Avez-vous remarqué près des gares françaises, des parcelles, souvent en talus, cultivées sur 5-10 m. de largeur ? Pour améliorer un quotidien rude, les employés SNCF ont très tôt mis à profit ces parcelles ingrates. Aujourd’hui, les abords de nombreuses voies ferrées offrent des espaces de culture et convivialité. Jardinot se donne pour buts de transmettre à ses 45’000 adhérents le goût du jardinage éco-responsable, de la nature, le respect de l’environnement, le sens de l’amitié, de la solidarité en encourageant toutes les formes de jardinage. http://www.jardinot.org

Autre lien entre trains et jardins et loin du concept des parcs urbains, les jardins issus de la réhabilitation de voies de transports font florès dans les métropoles. Les territoires susceptibles d’accueillir de grands parcs ont été mangés par les constructions et il ne reste que peu de territoires à conquérir pour le vert en ville. Et pourtant, la qualité de vie des cités est aussi tributaire du contact possible avec la nature (je ne parle même pas ici de la lutte contre les îlots de chaleur). La première réhabilitation d’importance d’une voie ferrée en espace vert est la célèbre « Coulée verte René Dumont » à Paris qui suit le tracé de l’ancienne voie ferroviaire de Vincennes sur 4,7 kilomètres. Cet exemple a certainement inspiré les urbanistes et paysagistes de grandes cités qui ont à leur tour proposé des jardins qui permettent aux habitants et visiteurs de s’approprier de nouveaux paysages et espaces. De nombreux projets sont en cours de conception à Chicago, Saint-Louis, etc. Probablement, la plus fameuse réalisation, et certainement la plus ambitieuse est la High Line de New York:

New York : La High Line était autrefois une voie ferrée suspendue à 10 mètres permettant le transit des marchandises au-dessus du quartier de Chelsea et de la 10ème rue à l’époque si encombrée de calèches, chevaux, voitures qu’elle était surnommée la rue de la mort à cause des accidents et carambolages qui s’y produisaient. Avec le temps, le transit marchandises se fit par camion et la voie fut fermée en 1980… et oubliée jusqu’à la fin des années 90. Un collectif de riverains milita pour la conservation et la réhabilitation de ce patrimoine citadin. Depuis son inauguration en 2009, ce sont plus de 10 millions de personnes qui l’ont parcourue et ont découvert un jardin pensé pour la ville et répondant aux préoccupations sociales et environnementales.


La promenade propose une large sélection de plantes et fleurs, dont de nombreuses espèces indigènes des prairies américaines. Le plan et calendrier des floraisons est disponible sur le site internet de la High Line. Aucun pesticide n’est utilisé, préservant les nombreux oiseaux et insectes qui y ont élu domicile. Enfin, les lumières installées le long de la promenade sont des LED orientées vers le sol, afin de limiter la pollution lumineuse. En quelques années la High Line est devenu un must pour les touristes et les habitants qui peuvent y vivre des moments de détente et de contemplation ou d’y assister à des performances artistiques. http://www.thehighline.org

Jerusalem : Des chemins piétonniers, des pistes cyclables et un parc linéaire de 7 km de long relient entre eux sept quartiers arabes et israéliens de Jérusalem qui n’étaient plus connectés. Le Train Track Park a été construit entre 2010 et 2013 sur la voie ferrée désaffectée reliant Jaffa et Jérusalem. Jusqu’à une date récente, la zone où se trouve maintenant le parc était « la décharge de Jérusalem », mais aujourd’hui, les habitants y voient une opportunité à la fois économique et de socialisation. Sur certains tronçons, des clôtures ont été installées, mais aujourd’hui la tendance est plutôt d’ouvrir des cafés et des lieux de convivialité comme des espaces de lecture ou d’expression artistique. On y pratique le vélo, le yoga et la sieste bien sûr ! Et la fraternité peut-être…

Sydney, en Australie, a converti la voie ferrée abandonnée de Darling Harbor en une piste réservée aux cyclistes et aux piétons qui a ouvert en 2015. Le parc partiellement suspendu porte le nom de Goods Line. Comme à New York, la voie ferrée avait été construite au 19ème siècle pour transporter des marchandises du pays (principalement de la laine, du blé et du charbon) jusqu’au port avant de les exporter partout dans le monde. Sur la Goods Line, on trouve des tables de ping-pong, une salle de gym en plein air, des espaces de travail, un amphithéâtre et une multitude de petits coins où l’on peut se relaxer.

Séoul enfin, où les habitants peuvent se promener dans un parc éblouissant qui surplombe la ville. Au lieu de démolir un échangeur désaffecté, les autorités de la ville ont décidé de le transformer en une promenade suspendue de près d’un kilomètre, bordée de plus de 24 000 plantes, fleurs et arbres. Les promeneurs peuvent se balader parmi des cafés-librairies, des stands de spectacles de marionnettes et des petits cafés. À la nuit tombée, le parc est illuminé en bleu grâce à un éclairage LED.

A travers ces exemples, on peut constater l’appétit des cités contemporaines pour le vert et la réhabilitation du patrimoine industriel ou des infrastructures de transports. La nature à reconquis de nouveaux terrains à même d’augmenter l’attractivité des villes et de proposer des espaces sociaux, artistiques et de biodiversité. On monte dans le train ?



Faire la paix…

Dans les jardins de Suisse romande, en une quarantaine d’années, les choses ont bien changé. J’en parle car, en 2020, l’émission dominicale de la RTS « Monsieur Jardinier » célébrera les 40 ans de sa création. Je ne fais pas ici oeuvre de sociologue ni d’historienne, mais de simple observatrice. En 1980, la villa individuelle assortie de son gazon, son allée de rosiers et de sa haie de thuya constituait pour de nombreux Helvètes la promesse de la félicité domestique. Mais cette ataraxie bien ordonnée était souvent troublée par des hôtes indésirables, des parasites du plus mauvais aloi, des « mauvaises herbes », ou encore les résultats esthétiques ou de production insuffisamment conformes aux attentes. L’émission de conseils de jardinage a donc connu un succès immédiat tant la soif de conseils éclairés était grande, et d’ailleurs, ne se dément pas aujourd’hui. Mais qu’est ce qui, en 40 ans, a changé dans nos pelouses? Je me souviens, pour l’avoir entendu souvent, des questions du genre : »Il y a une poudre blanche sur mes rosiers, des taches sur mon gazon, des pucerons dans mes choux, etc., que faire pour y remédier? » Les réponses des experts de l’époque, souvent assorties de conseils du genre: « Utilisez un produit X, pulvérisez avec Y, arrachez, taillez !  » reflétaient bien dans l’air du temps… et je ne leur en fait pas reproche.

Depuis 2003, l’émission a banni toute référence aux produits phytosanitaires et je pense qu’elle a fait oeuvre de précurseur dans ce domaine et influencé de nombreux Romands vers une prise de conscience écologique. Certes, les questions des auditeurs sont encore les mêmes, mais les réponses diffèrent sensiblement, on y parle paillage, purins végétaux, taille raisonnée et surtout connaissance et acceptation de la nature, de ses cycles et de ses fantaisies. De nouvelles préoccupations, de nouvelles envies se manifestent: « Comment installer une prairie fleurie ? Accueillir les oiseaux, les abeilles ? Faire un petit potager au bas de mon immeuble ou cultiver sur mon balcon? » L’émission accueille aussi naturalistes, biologistes, géologues complétant une équipe de paysagistes et horticulteurs-trices, et peut satisfaire une vrai appétit pour les mystère de la nature: « Qu’est ce qu’est cette plante, cet insecte, cette graine? On y discute péponide, cotylédons, gymnosperme, anémogamie, marcescence, saxicole, miroir de Vénus ou gymnocarpe de Robert, et tout ça à 6 h du matin, c’est fort , hein?

Les enjeux climatiques, la chute dramatique de la biodiversité en Suisse sont, bien sûr, en arrière fond de cette évolution et l’oeuvre de pédagogie est ici capitale: la compréhension des besoins des plantes et animaux, la connaissance des sols, la mise en lumière de la complexité des systèmes écologiques, a, je pense, fait évoluer la perception des Romands de leur bout de jardin. Les conseils donnés par les pros ne sont jamais culpabilisants et, au contraire, encouragent les plus sceptiques à tenter de nouvelles voies, plus écologiques. Une relation plus apaisée, plus aimante avec notre environnement (immédiat) se développe. Bien sûr, la maîtrise reste un élément central mais l’émission nous offre même quelques moments de pure philosophie et de contemplation émerveillée.

Ringard, Monsieur Jardinier ? Bien au contraire, l’oeuvre est de salubrité publique, tant les zones villas qui ont envahi nos campagnes peuvent être de formidables chances pour la restauration de la biodiversité, pour peu que, nous les jardiniers, acceptons de faire la paix avec le vivant de nos jardins. En cela elle est un reflet de l’évolution de notre relation à la nature et à la nature domestiquée en particulier. Il y aurait là matière à une étude sociologique. En attendant, pour écouter par vous-même, vous êtes même pas obligés de vous lever à 6h. le dimanche matin! La page de l’émission vous offre tous les podcasts :

https://pages.rts.ch/la-1ere/programmes/monsieur-jardinier/

C’est ici !

Minuscule promenade

Le petit matin au jardin, faire quelques pas dans l’herbe ruisselante de gouttes de rosée, c’est goûter à la tranquillité de l’âme avant que le monde pétaradant ne (re)prenne le contrôle. Marcher pieds nus avec la lenteur d’une moine zen, au soleil rasant, en étant attentif au moindre changement: Tiens, la pivoine est sur le point d’éclore, encore un peu de patience! Ici, un animal est passé durant la nuit, les tulipes ont un peu souffert du froid et se réjouissent de sécher leurs corolles au soleil naissant. L’ancolie fragile se redresse. Les feuillages humides jouent de transparences tandis que oiseaux et insectes jouent leur symphonie dans l’air frais. Le matin est le meilleur moment du jardin de printemps et d’été, la lumière y est encore limpide et fraîche.

Je m’en tiens alors au constat temporaire: dans le jardin, l’équilibre n’est jamais stabilité. Mais lors de cette courte déambulation, le temps semble comme ralenti. Peu de choses échappent à l’oeil du jardinier pérégrinateur matinal.
On n’ose à peine penser à une intervention tant il ne semble rien manquer ici. Et pourtant, ce paysage est le fruit des « hasards » de la nature et de la compétence (ou la difficulté) d’adaptation à un contexte donné de la part  jardinier, en l’occurence de la jardinière…  L’inquiétude et l’impatience me poussent à ajuster ici, enlever là, couper ceci. Finalement, c’est moi, malgré ma modestie d’apprentie, l’élément volontairement pertubateur (ou créateur) dans ce système.

Le jardin est une nature domestiquée, le fruit de la collaboration entre la nature et l’homme, à l’image que celui-ci se fait d’un refuge ou d’un paradis matriciel retrouvé. A chacun le sien donc! Le hortus conclusus des monastères, représentation même du paradis, au centre duquel trône la Vierge Marie, le jardin arabe avec ses plans d’eau où se reflète la grandeur du ciel, le jardin de pierre ultra-maîtrisé du Japon, le jardin à la française démontrant la supériorité de l’homme sur la nature soumise, ceux de Gilles Clément ou de Gertrude Jekyll où s’épanouissent les vagabondes… Les courbes, les lignes, les structures, les associations et les couleurs sont là pour donner du sens à la création en mouvement perpétuel.

« Si la vie n’est qu’un passage, sur ce passage au moins, semons des fleurs » disait Montaigne. Il y a toujours quelque chose à être ou à faire (ou à ne pas faire) au jardin, et c’est ça, l’enseignement de notre minuscule promenade matutinale.

Mais, le soleil monte, il est temps  de se sécher les pieds et d’aller travailler.

Système bancaire et pommes de terre

Où il est question de rendement et de plaisir:  Les Suisses aiment leurs banques, ils reçoivent à leur naissance un carnet d’épargne. Vous vous souvenez de ce petit livret ? Le mien était rouge et bleu comme les célèbres bonnets de ski de la banque en question. Mais si l’argent de ma tire-lire sert à payer les bonnets et les gros bonnets de la banque,  et me resservir un taux d’intérêt de 1% (en me piquant au passage des frais de gestion qui bouffent l’intérêt), je me dis qu’il y a un tour de passe-passe qui fait de moi une pigeonne…

La nature, elle, est bien plus généreuse ! Une pomme de terre de 80 grammes, plantée au mois d’avril, vous offre entre 800 grammes et 1.5 kilo de tubercules au mois de septembre! Si un banquier vous proposait ne serait-ce que 4% « garanti », vous y regarderiez à deux fois. En plus, essayez de manger une pièce de 2 francs, ça fait mal aux dents !

Alors oui, pour avoir du rendement, il faut avoir une surface de plantation, travailler un peu, surveiller l’évolution des plantes, apporter du compost, faire fuir les prédateurs. C’est comme pour le fric (qu’on appelle volontiers le blé ou l’oseille…), faut surveiller les cours de la bourse, investir sur le bons produits. Pour ce qui est de faire fuir les prédateurs, regardez dans la direction de votre banque: actionnaires  et management sont grassement rémunérés avec vos patates !

Alors, y’a plus à hésiter : investir dans le jardin potager: pour manger sans pesticides, de bons produits variés et sains  que vous aurez la fierté d’avoir élevés vous-mêmes avec, cerise sur le gâteau, un rendement économique. Petit calcul à la louche:

  • achat d’un kilo de pommes de terre à planter, disons chf 4. – (ça peut aussi le faire avec celles que vous avez oublié au frigo, pourvu qu’elles soient bio, sinon, traitement retardateur de germination),
  • le travail du jardinier pour ce même kilo,  disons 20. –
  • un peu de matériel amorti en 5 ans, disons 3. –
  • 2-3 bricoles pour 2. –
  • notre investissement total est donc  de 32. –

Combien nous rapporte-t-il ? nous allons récolter entre 12  et 15 kilos, soit, suivant la variété entre 48.- et 60. -. Le rendement va bien sûr augmenter significativement avec le volume, en diminuant les coûts de production.

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Heureux les humbles…

Elles auront le jardin en héritage ! Les humbles au jardin, ce sont ces plantes qui passent, au mieux inaperçues car d’une décevante et apparente banalité, affligées d’un manque de panache et de spectaculaire. Au pire, elles sont l’objet de la fureur vengeresse du jardiner qui les traite de « mauvaises ». La chasse aux mauvaises herbes est une activité certes défoulante, mais chronophage et, il faut bien le dire, relativement inutile. On se pète le dos, on remplit des sacs qu’on amène à la déchetterie, et on recommence trois semaines plus tard. C’est un peu Sisyphe et son caillou, quoi !
En me promenant sur le site d’une  marque mondiale d’herbicides dont vous devinez le nom, j’ai trouvé 253 adventices (c’est le nom sérieux des mauvaises herbes) à éradiquer absolument, et bien sûr, avec tout ce qu’il faut de chimie pour le faire!

le célèbre rumex ou lampée

Je me suis aussi battue avec, mais avec les mains et les ampoules qui vont avec, la sarclette, le genou à terre, souvent découragée par l’arrivée de la petite pluie fine qui allait réduire mes efforts à néant.

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Je hais les haies de thuya…  Mais pourquoi tant de haine ? Vous êtes-vous déjà promené.e entre 2 murs de béton verts, taillés au cordeau militaire 2 fois par année, à grand renforts de machines pétaradantes? Tout ce qui est équarri finit à la déchetterie, car bien sûr, c’est inutilisable au jardin ! Zéro biodiversité là-dedans, impossible pour un oiseau d’y nicher ou pour un hérisson de s’y faufiler.
Le thuya est le résidu d’un autre monde, celui des zones villas émergées dans les années soixante, signe de la réussite sociale des Trentes Glorieuses : on protége son quant-à-soi, son gazon, son barbecue, sa piscine et son labrador. Une absence totale de poésie et de liberté, vous dis-je. Un cloître stérilisé et maîtrisé pour humains angoissés par la nature sauvage.

C’est moche, hein?

Tant qu’à faire, je préfère le béton qui s’assume franchement, qui ne fait pas dans la ruse idiote pour cacher ce qui tient tant à être caché. Au moins on peut le graffer !

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Ainsi jardinait Zarathoustra

L’hiver et l’inactivité au jardin m’incite à prendre le temps de quelques modestes réflexions philosophiques. Epicure, Voltaire, Rousseau et bien d’autres (sur lesquels, peut-être, je reviendrai une fois…) ont écrit sur le jardin. En relisant « les consolations de la philosophie » d’Alain de Botton,  voici que, au milieu d’eux, surgit un promeneur inattendu dans le jardin : Nietzsche (1844-1900).

On a tendance à le voir nous plutôt en montagne qu’au jardin, gravissant le Piz Corvatsch au-dessus de Sils Maria, pour en faire une métaphore de l’effort, de la souffrance, pour s’arracher à la médiocrité et aller vers son accomplissement joyeux. Pour lui, toutes les vies sont difficiles et c’est la manière dont on affronte les difficultés (et pas comment on les évite) qui les rend réussies. Montaigne disait : Il faut apprendre à souffrir ce que l’on ne peut éviter, notre vie est composée comme l’harmonie du monde, de choses contraires, de divers tons. Nietzsche, dans sa tentative de consolation de ses semblables, estime que les difficultés sont une condition sine qua non de l’accomplissement personnel (et que les consolations faciles sont plus cruelles qu’utiles, en particulier l’alcool et la religion).

Dans « Ainsi parlait Zarathoustra », Nietzsche fait de multiples allusions au jardin: il est un paradis sur terre, dont rien n’est exclu, ni Sodome, ni Gomorrhe, ni la mort qui prend, dévore, qui rejette pour vivre et mourir encore. Et plus que cela, son jardin symbolise un lieu dédié à la vie et à la beauté dont l’homme devenu jardinier est le seul créateur et le seul resposable (M. Grygilewicz)

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